© Edit'Presse / Magazine Magma 

Chroniques

LE BAL DES ENRAGES

Triptyk (Live) (At(h)ome, Enragé Poduction)

 

Vous êtes un nostalique ? Un nostalgique boulimique ? Et vous aimez exclusivement la musique qui dépote et qui se danse avec des grosses Doc ou une paire de Tiags ? Alors vous allez pouvoir montrer ce que vous avez dans le ventre devant les concerts du Bal des Enragés. Air Guitar sur AC DC, Pogo sur Nirvana, Slam sur Rage Against The Machine ou les Beasties Boys, levée de doigts sur Parabellum, shak'hair sur Black Sabbath ou Led Zep, oui, c'est le Bal des Enragés !

Ce multi tribute triphasé sera la play list idéale de vos soirées revival à crêtes et on imagine le joyeux bordel lors de leurs concerts en festival !

Et si je vous dis que derrière tout cela se cachent les musiciens de Tagada Jones, Parabellum, Lofofora accompagnés de Stéphane Buriez de Loudblast, VX de Punish Yourself, Poun de Black Bomb A et Vince d’Aqme ? Alors, vous comprendrez qu'il faut vous ruer de toute urgence dans les lieux qui annoncent leur passage !

 

JG

They Moved in Shadows All Together (Talitres)

 

Plus ça va, plus on l'aime, la brune californienne. Les chanceux de la première édition de l'Etang du Folk (Chevenon 58) ont encore en tête le chant envoûtant de la belle, dans le creux d'une chaude nuit d'été. Au sommet de son art, Emily Jane White livre un cinquième album céleste et magnétique. Où des guitares ailées croisent un piano malin et des percussions inventives. Où les combinaisons vocales, captées dans une chambre d'écho, et les mélodies se lovent dans des harmonies magiques, quasi spirituelles. Où une sorte de folk impalpable se joue d'une improbable pop en noir et blanc. Où la lumière et l'obscurité se renvoient la balle. Où il est question de trauma, personnel et collectif, de violence subie par les femmes (Womankind), de racisme (The Black Dove)... They Moved in Shadow All Together est la phrase inaugurale de Outer Dark, le second roman de Cormac Mc Carthy. Une lecture bouleversante pour Emily. Il en résulte aujourd'hui onze chansons vibrantes - réalisées avec la complicité de l'excellent Shawn Alpay (violoncelle, basse, production) et de Nick Ott (batterie, percussions) - constellées de joyaux (Rupturing, Frozen Garden, Pallid Eyes, The Black Dove…). Le disque de ce printemps. Sans l'ombre d'un doute !

 

Jean-Michel Marchand

Where Have You Been All My Life ? (Domino)

 

Une autre voix illumine nos beaux jours : celle, pure et fragile, de l'Irlandais Conor O'Brien dans un album-surprise paru en ce début d'année, quelques mois seulement après le troisième opus de Villagers. Pas un best of mais une relecture de douze chansons retraçant la belle trajectoire du groupe depuis 2010. Enregistré en une seule journée, avec des instruments acoustiques (piano, contrebasse, batterie, harpe, bugle), électroacoustique (mellotron) ou analogique (synthétiseur vintage), cet album prolonge le volet minimaliste et intimiste de son prédécesseur, Darling Arithmetic. Un disque à la mélancolie feutrée et un O'Brien en état de grâce.

 

Jean-Michel Marchand

Ghosts of No (Vicious Circle)

 

Retour velouté pour le duo charismatique Jennifer Charles-Oren Bloedow. Ce dixième album - en vingt années de carrière – perpétue l'ouverture artistique du couple de Brooklyn. Le disque oscille habilement entre ballades folk tourmentées et pop jazzy un rien psychédéliques. Sans la moindre faute de goût, comme toujours.

 

Jean-Michel Marchand

Luxe (Talitres)

 

Splendeur nomade que ce troisième album de Stranded Horse ! Compositeur et multi-instrumentiste, Yann Tambour – jadis repéré avec le post-folk-rock d'Encre – nous livre un album haut en couleurs, très primesautier. Prolongement d'un travail en résidence à l'Institut français de Dakar, Luxe est un bijou de musique pas comme les autres, aux arrangements découpés, pittoresques, et aux unions étonnantes. Le finger-picking et la kora de Yann Tambour bambochent avec une autre kora, celle de Boubacar Cissokho, cousin et poulain de Ballake Sissoko, avec qui Yann avait gravé un maxi vinyle. Balafon et violon peul complètent un line-up des plus vivifiants. Et puis, cerise sur le gâteau, les complicités ne manquent pas de saveur : le trio Vacarme, Amaury Ranger, Sarah Murcia… Quand le folk anglo-saxon croise l'Afrique et s'accorde quelques belles incursions dans la chanson française, ça donne un album au goût de Luxe, of course !

 

Jean-Michel Marchand

What's Flowin' In My Veins (Hell Prod)

 

Ce blues-garage sulfureux, on l'imagine tout droit sorti des caves de Chicago ou d'un vieux rade du Mississippi. Mais non, c'est du pays de la choucroute et du Sylvaner que nous arrive cette tuerie de boogie-rock poisseux et sacrément bien balancé. L'invraisemblable accouplement de feu Hound Dog Taylor et du rutilant Left Lane Cruiser. Et on hulule de plaisir, sous la lune. Les trois gaziers de Dirty Deep seront sur la scène de l'Etang du Folk ( Chevenon -58- les 1er et 2 juillet). Venez taper du pied avec eux !

 

Jean Michel Marchand

Everything You've Come To Expect (Domino)

 

Huit années se sont écoulées depuis le premier album mitonné par Miles Kane et Alex Turner. Pendant ce temps, des tonnes de mousse ont coulé dans les pubs de Sheffield tandis que l'une et l'autre de ces fortes têtes du rock britannique se tiraient la bourre. Avec plus ou moins de réussite pour l'expérience solo du premier nommé, et plutôt en mode «do it again !» pour les Arctic Monkeys du second. En 2008, Kane et Turner rendaient un hommage à la pop soyeuse et baroque des sixties, façon Scott Walker. Everything You've Come To Expect affiche une identité plus marquée et des sonorités plus nuancées. Le duo et ses acolytes explorent les meilleures pistes d'un rock racé, au psychédélisme raffiné et au lyrisme maîtrisé. Et cela donne une jolie suite (11 titres) aux accents vintage, mais pas trop. Quelque part entre les Moody Blues et Arcade Fire. Mais oui !

 

Jean-Michel Marchand

NOÏZAMAN (Autoprod.)

ORI

 

Casque bien arrimé sur la tête, ceintures bouclées, les premières paroles nous parviennent et le voyage initiatique peut alors démarrer à travers la poussière d'étoiles (Stardust). Oui, cet album est davantage construit comme une démarche spirituelle, quasi religieuse (Ancient Scripture) glanant, là la musique electro hindi dub, ici la pensée hindou-bouddhiste-animiste, et plus loin sa liturgie, ses codes et partout la transe que, comme une vulgaire galette pour party-bang ! Plus on avance sur les pistes, plus le mysticisme est présent créant un lien direct entre la matière sonore et le divin. Non, vous n'entrez pas dans une secte mais méfiez vous tout de même car vous n'en ressortirez pas indemne et Yogini'z Transmission, le morceau le plus érotique de l'album, vous fera glisser suavement dans les bras de sirènes indiennes. Ce dix titres (plus un, comme un appel subliminal, un dernier chant) vous fouille, vous colle au cerveau à la recherche de l'Homme-Chaman qui sommeille en vous !

 

Jérôme Gaillard

LES HURLEMENTS D'LEO (IRFAN le Label)

CHANTENT MANO SOLO !

 

Les HDL revisitent Mano Solo accompagnés de la fine fleur de la chanson engagée ou festive, du punk et du rock français ou franco-méditerranéen ! Tous ont répondu présent à l'appel pour ce digne hommage. Loin du tour de chant mièvre, ici, c'est Mano mais aussi l'énergie du rock alternatif qui domine, parce que rendre hommage à ce garçon c'est bien sûr faire un retour sur son parcours musical des Chihuahuas aux Frères Misères… C'est aussi évoquer une époque parisienne à jamais gravée dans ses chansons et s'adresser aux âmes qui ont perdu leur ambassadeur, celui qui parlait de cette maladie dont on ne voulait rien entendre. Mais Mano, c'est aussi une liberté de ton, une grande humanité et un farouche opposant à l'extrême droite et en cela ce groupement d'artistes, d'horizons divers, lui ressemble fort et pisse solennellement et bien haut sur les couleurs du parti à la flamme (et pas que...) ! Mano Solo n'est pas mort, non, sa musique, ses mots et ses idées ont trouvé foyer chez ses frères saltimbanques. Les Hurlements d'Mano c'est Francesca Solleville, les Sales Majestés, la Cafetera Roja, Romain Humeau, Zebda, Pierre Lebas, Les Ogres de Barback, Baylon Circus, Melissmell, Debout sur le Zinc, Les Naufragés, Gab'j, Bertrand Cantat, Nilda Fernandez, Matu, Wallace, Tomas, Mell et… les Hurlements d'Léo !

 

Jérôme Gaillard

 

ROTOR MACHINE (Epileptic Prod)

EOGOS IVRES

 

Entre un Dominique A et un Bashung, Rotor Machine creuse son sillon dans la (belle) chanson à texte. Nicolas Foucrier (textes, guitare et chant…), la voix du duo, nous dévoile une belle série de textes à la poésie délicate avec un grain de voix plutôt intéressant. Egos Ivres s'engage sur un superbe titre qui pourrait bien emmener cette formation pour une grande balade sur la route des salles de concert de l'hexagone : Le Tigre ! Les pépites s'enchaînent et se suivent comme un automatisme sur la quasi totalité de l'album. L'autre bonne surprise c'est l'autre moitié du Rotor Machine : Bruno Marrande aux cordes (guitare, basse contrebasse, banjo et mandoline) qui a officié chez les Shred' (Shredded Hermines) et qui a continué sa route chez Blankass, Michiko 66 ou ponctuellement chez Dick Rivers à l'image d'un autre neversois. Mais les compères n'en restent pas là et briquent et font reluire ce disque en invitant un certain Benjamin Flament (cf. interview p 8 et 9) aux claviers et aux percus mais aussi l'équipe des Dick Beavers, Doris Noël de Michiko 66 et Pierre Luzy de Music Unit pour le mastering ! Egos Ivres sera l'une des perles inattendues de cet automne.

 

Jérôme Gaillard

YVES JAMAIT (Wagram)

JE ME SOUVIENS

Combien de tubes compte cet album ? Trois, quatre... (Le Temps emporte tout, Je me souviens, J'en veux encore, Accordéon...) Et combien de morceaux ciselés à la perfection ? Combien de styles, de références et d'époques parcourues ? Yves Jamait nous déroute en nous dévoilant l'étendue de son univers en 13 titres. Des textes d'une beauté simple et réaliste, assis sur deux siècles, des 400 coups à la téléréalité, héritiers des plus belles heures de la chanson française. Jamait embrasse toute son Histoire, de Fréhel à Pigalle en passant par Mono Solo, Ferré ou Lavilliers. Lucide et sans niaiserie, Jamait se livre avec humanité et parle des siens, des absents, des partis aussi… et mêle avec un goût assuré texte et orchestration, naviguant du jazz manouche au classique en passant par le swing, le folk rock poussé par le souffle de l'accordéon splendide du grand Marcel Azzola, oui, le célèbre accordéoniste de Brel ! Jamait confirme sur cet album qu'il est LA valeur montante du genre mais aussi son émancipation car à lui seul il réunit tous ces courants. Des albums comme celui là… j'en veux encore !

Jérôme Gaillard

LOU BARLOW (Domino)

BRACE THE WAVE

 

Autre grand retour, celui de Lou Barlow pour son troisième album solo. Six années se sont en effet écoulées entre ce Brace The Wave (Brave The Race?) et son prédécesseur Goodnight Unknown. Un disque enregistré en six jours, juste avant de repartir sur la route avec Dinosaur Jr. Justement, ce disque arrive comme pour nous dire que l'homme avait aussi une vie en dehors de Dinosaur Jr., Folk Implosion ou Sebadoh. Et une vie assez douloureuse ces derniers temps. Frisant désormais la cinquantaine, c'est un Lou Barlow hirsute (du moins sur la pochette) qui évoque ici tout en pudeur la fin d'une relation amoureuse longue de 25 ans. Brace The Wave est, de loin,  son album le plus recueilli, sans doute le plus personnel. Entre culpabilité, honte et rédemption, Lou Barlow s'exprime tout en nuances. Essentiellement acoustiques. Sans batterie mais avec suffisamment de persuasion dans les intentions pour, au final, se révéler très percutant. Jean-Michel Marchand

CHEIKH LÔ (Chapter Two/ Wagram)

BALBALOU

Fer de lance de la scène folk sénégalaise, le vétéran Cheikh Lô revient, après cinq années de silence discographique, avec Balbalou sous le bras, album enregistré entre la Suède et la France. Balbalou, en wolof, c'est « faire le gros dos ». Comme pour symboliser ce retour plein d'humilité, de fidélité (le même groupe) mais aussi d'ouverture vers d'autres espaces. On retrouve ainsi l’accordéon de Fixi et la chanteuse brésilienne Flavia Coelho sur Degg Gui ou encore le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf sur l'impeccable et envoûtant Balbalou. Le chant frémissant et si étendu de notre ménestrel devient bouleversant lorsqu'il évoque l'amour (Gemou Ma Ko) sur fond de kora ou quand il clame ce bienvenu panégyrique contre les coups d'états en Afrique (Doyal Naniou) soutenu par la voix sublime de sa vieille complice, la Malienne Oumou Sangaré. Un grand disque pacifique qui se conclut sur un chant en français : Baissons les Armes !Jean-Michel Marchand

FRANZ FERDINAND F.F.S (Domino)

SPARKS

This Town Ain't Big Enough for Both of Us… Eté 1974 : la planète pop est irradiée par ce hit, devenu immortel, signé des frères Mael (Ron et Russell). Quarante - et un - ans plus tard, la fratrie revient en force, entourée de jeunes héritiers, les disco-punks écossais Franz Ferdinand, pour un album commun réalisé comme un seul et unique groupe : F.F.S.  Mais la genèse de ce beau projet ne date pas d'hier. Peu de temps après la sortie du premier opus de Franz Ferdinand, en 2004, Ron et Russell Mael – qui ont de même gravé quelque vingt et un albums depuis 1971 - envoient un télégramme de Los Angeles à Glasgow pour féliciter Kapranos et sa bande tout en leur proposant une future collaboration. Une décennie s'est écoulée, mais l'attente valait la peine. Cet album est jubilatoire, élégant, étonnant. Un télescopage renversant entre le raffinement théâtral des vétérans californiens et les mélodies percutantes des puncheurs écossais. Douze chansons sans déchets, où le timbre chaud d'Alex Kapranos se combine idéalement avec le ton enflammé de Russell Mael.   

DICK BEAVERS SWING (Auto-prod.)

DICK BEAVERS SWING

Encore des Nivernais ! Trois rongeurs rageurs dont le swing ravageur fait feu de tout bois, flotté de préférence. Du pur rock'n'roll, suave et salace à la fois, joué sans artifice, sans filet, mais suffisamment futé – et affûté – pour éviter les pièges de l'exercice de style ou les remplissages du genre. Enregistrés live au Studio Bronx-Sound Machine, les neuf morceaux de ce premier album, bénéficient d'une production impeccable : le son est pêchu, l'équilibre des instruments (guitare, contrebasse/basse, batterie) est parfait. La voix de Ben, un rien désinvolte et frivole, déclame les petites jouissances ou les grandes interrogations qui rythment – et blousent parfois – le quotidien des trois complices. Proche d'autres espèces sauvages à protéger, comme les excellents Mojomatics ou        Experimental Tropic Blues Band, Dick Beavers Swing ne manque pas de mordant. Ni de poil !dickbeavers@laposte.netJean-Michel Marchand

LES OGRES DE BARBACK (Irfan, le label)

20 ANS !

Pour fêter et garder en souvenir 20 ans de scène, les Ogres de Barback n’ont pas fait de gros gâteaux,  n’ont pas soufflé de bougies roses,  n’ont pas non plus tiré de photos de groupe, ou plutôt si…mais à la manière des troubadours : une photographie sonore, composée d’un double album gravé des meilleurs moments de la tournée 2014 ! 14 titres endiablés d’un côté, avec la Fanfare Eyo’Nlé (et l’irrésistible envie de danser qui va avec), des cuivres, des percus, des cordes et de l’accordéon pour les… de l’autre, de la chanson française aux semelles de vent, tour à tour libertaire, aventureuse et métissée, en passant par l’Afrique et le Brésil sans oublier un petit détour bien sûr par la Camargue…Le second disque ,lui, est une photo de famille en noir et blanc où sont convoqués les garants de la chanson française engagée, poétique, contestatrice, écologiste, punk, sociale, humaniste… Appelez-la comme vous voulez ou avec tous ces noms à la fois mais voyez-y un ilot de résistance, une photo qui a du grain… Héritage de la grande chanson à la Brassens, à la Ferrat, à la Ferré, à la Renaud aussi, hein Fredo ! C’est le visage de plusieurs générations qui tiennent la redoute et qui nous livrent leur interprétation (ou l’original) de perles comme Jour de Lessive, Les Mots d’amour, Les Brebis, Aux Creux de ton bras, ma France…Un bel alliage  (La Fanfare Eyo’Nlé, les Têtes Raides, Debout sur le Zinc, Loïc Lantoine, Anne Sylvestre, Melismell, les Hurlements d’Léo, Karim Arab, Francesca Sollelville et Nathalie Fortin…) pour un tour de chant comme un bras d’honneur !Jérôme Gaillard

PATRICK WATSON (Secret City / Domino)

LOVE SONGS FOR ROBOTS

 

Ce cinquième album du divin hirsute montréalais convoque une nouvelle fois douce effervescence et psychédélisme sans excès.  Patrick Watson n'a pas son pareil pour créer une atmosphère enveloppante dans laquelle on pourrait se laisser bercer des jours et des nuits durant. Savant mélange de folk et de pop ambitieuse, sa musique ressemble à un beau voyage entre ciel et terre. Si vous êtes adeptes des séries TV Grey's Anatomy et The Walking Dead, alors l'univers de Watson vous est - insidieusement peut-être ? - familier. Une odyssée peuplée de surprises, de pics et d'immenses vallées où l'on aimerait se perdre. L'instrumentation, parfois luxuriante mais habilement ficelée, attise l'adorable voix de fausset du garçon. On pense à Damien Jurado, thèmes abordés mis à part (pour le chant) et à un Philip Glass débridé (pour les constructions musicales). Ces chansons d'amour-là s'adressent aux robots que nous sommes devenus. Heureusement, elles restent profondément humaines. À condition de les laisser entrer en nous...

 

Jean-Michel Marchand

MATTHEW E.WHITE (Domino Records)

FRESH BLOOD

 

A l'instar des mythiques studios qui façonnèrent l'histoire du rock et de la soul dans les années 60 et 70 (Motown, Stax, Muscle Shoals, Sound City...), le Spacebomb de Matthew E. White, perdu au coeur de Richmond, est en passe de devenir un lieu magique. Ce studio – d'où est sorti tout récemment le voluptueux album de Natalie Prass – est tenu par l'imposant multi-instrumentiste barbu, producteur hanté par les légendes du passé. Dans son antre, White façonne une pop ciselée comme de la dentelle et fortement imprégnée d'une soul raffinée qui semble prolonger l'oeuvre entamée il y a plus de quarante ans par des esthètes comme Little Feat. Un rhythm'n'blues emphatique, joué par un impressionnant contingent de musiciens et de choristes, mais qui - prouesse - reste néanmoins très digeste. Derrière la débauche de moyens, Fresh Blood, second album de White offre ainsi paradoxalement un climat d'un calme étrange. Tout est dans la retenue… Jusque dans la voix : ce timbre clair, rarement poussé, mais qui déclame pourtant des mots peu amènes sur nos sociétés. Le tout sur des constructions alignées au cordeau, faussement sages, et réchauffées par des cuivres pertinents. Il faut bien ça, surtout lorsque Matthew E. White chante « Rock'n'roll is cold »...

 

Jean-Michel Marchand

TELDEM COM'UNITY (Greeninch Sound)

ABSORPTION Remixed

 

Prenez le meilleur et le plus punchy des Teldem, convoquez autour, un dub meeting avec quelques bonnes pointures hexagonales ; saupoudrez le tout d’un zest de hip-hop, d’une pincée d’electro, d’un coulis reggae-ska et d’une bonne cuillère à soupe de scratch et vous obtiendrez alors le meilleur mini-album (6 titres) all-stars bass music du moment ! Oui, c’est une galette remixée, mais l’inventivité, l’éclectisme et le talent des invités : Twelve (Hightone), Uzul (Kaly Live Dub), Full Dub, Missill, Bass elevator, Ondubground et Brain Damage font de ce disque un OVNI planant totalement, des clubs européens jusqu’aux portes de l’Orient. Si nous avons reçu la version CD d’Absorption Remixed, sachez que pour achever votre plaisir une version vinyle est présente à la vente. Avec cet EP, TDC donne une nouvelle dimension à l’art du remixe et se plante un avenir pour le moins prometteur ! A suivre…

 

JG

NAJAR (E.P 4titres / Autoproduction)

CARTES POSTALES 

 

Najar ? A ne pas confondre avec le footballeur hondurien, attaquant du RSC Anderlecht ! Celui-là est le projet du très polyvalent William Rollin. Guitariste jazz aux côtés de Christophe Girard (Mélusine Quintet, Exultet), multi-instrumentiste au sein de l'irish-folk Shannon Dale (cornemuse, guitares, tinwhistle, bouzouki, kazoo, percussions…), le Nivernais (encore un!) navigue ici dans un registre plus personnel. Un univers lettré, parfois caustique mais aussi très céleste. Les Cartes Postales de Najar parlent à qui veut bien les recevoir. Abordables, mais pas racoleuses. Si, en ouverture, le titre éponyme de ce « 4-titres » hésite entre rock tendu, aiguisé façon The Ex, et envolées lyriques plus convenues (Noir Désir, Saez…), et si en conclusion, L'Hallali (et Tralala!) se pose comme un bel exercice de style (rappelant Boby Lapointe ou Jacques Higelin), Décalcomanies et W.E.S.T constituent les deux  joyaux de ce disque. Plus (re)posées, dans un univers folk/musique de chambre, où les esprits de Thiéfaine et Jean-Pierre Castelain planent parfois, ces chansons subliment les mélodies et – surtout –  la finesse des autres instruments : le violoncelle de Michèle Pierre et les percussions de Stan Delannoy. A suivre de (très) près...

 

Jean-Michel Marchand

TAMBOURS DU BRONX (AT(h)OME)

CORROS

 

En ressortant le bon vieux rhino de sa cage, les Tambours du Bronx 2015 revisitent – en partie - une étonnante aventure. Celle d'un groupe pas comme les autres. La bête, emblème de métal et de puissance, nous renvoie à l'époque quasi préhistorique des frappeurs de bidons. Mais le clin d'oeil, juste et bien senti, ne s'endort pas sur le passé. Au contraire…  Depuis bientôt trente ans, la maison Bronx en a vu défiler des mailloches, avec les bras et les tronches qui vont avec. Plus de cent-vingt têtes paraît-il ! Les seize du moment posent évidemment leur propre griffe, celle du corbeau. Et cela donne un Corros (combinaison de corbeau et rhinocéros) du plus bel effet. L'album, un double CD au graphisme superbement emballé, se décline donc en deux parties. L'une – aussi révérencieuse que respectable – balaie vingt-cinq années de « bronxitude » en mode acoustique. L'autre, contemporaine et impeccablement produite, fait sonner les Bronx comme jamais. La subtilité des sons « électro » et des voix, mais aussi l'ingéniosité des variations rythmiques font de ce Corros l'album quasi inespéré des Tambours du Bronx, jusqu'alors uniquement considérés comme un groupe de scène. Aucune redondance cette fois, le disque (COR) s'écoute, sans la moindre lassitude. Comment ne pas être transporté par ces Corvus Christi, Dies Irae, Kaiowas, Lost ou ce Human Smile, perle de l'album, avec le chant de Jaz Coleman (Killing Joke) ? Ah oui,  pour ceux qui l'ignoreraient encore, les Tambours du Bronx sont Nivernais. Nés à Varennes-Vauzelles, élevés à Nevers et dans sa banlieue, percutants à travers le monde...  

 

Jean-Michel Marchand

BROUSSAÏ (Harmonia Mundi)

IN THE STREET 

 

5ème album studio en 15 années d’existence, Broussaï prend son temps, c’est certain mais l’évolution est remarquable.

Ce dernier opus marque un virage dans la continuité avec du reggae bien sûr, et toujours majoritairement en français, mais avec des incursions electro, rap et solos de guitare qui soulignent une ambiance un peu moins roots et plus urbaine au détriment des textes que l’on aurait aimés  plus grinçants pour l’occasion. Si musicalement on arrive à se faufiler dans les rues des capitales, les textes, eux, sont dans la dénonce de la folie des villes Violence in the Street et prônent une réflexion sur la consommation Change my world, le capitalisme La Fin du règne mais aussi sur la tolérance et le racisme avec Mister Mandela. A ce rythme effréné imposé par la City, Broussaï rétorque avec Le Temps de vivre, en écho à la chanson d’Alpha Blondy Travailler c’est trop dur. Un hymne à la paresse diront certains, à la sagesse diront d’autres, mais ce qui est sûr c’est que ce titre pourrait bientôt résonner sur les ondes et dans les festivals comme le tube reggae de l’été 2015. 

 

Jérôme Gaillard

TOMEK (Falls Avalanche Records)

UTOPILULE  

 

À la croisée des chemins tortueux empruntés jadis et hier par Manset ou Diabologum, Tomek (alias Franck Lafay) évolue dans un macrocosme tourmenté, quasi insondable, célébrant la fin des utopies… D'un noir profond, cet album – réalisé avec l'aide précieuse de JL Prades (Imagho) – dresse le constat terrible du renoncement. Des renoncements. S'il brosse l'auditeur à rebrousse-poil, Utopilule sonde néanmoins la fissure dans l'obscurité. En filigrane. À la recherche du point de lumière, comme une ultime raison de croire encore un peu en l'humain. Au fil des dix morceaux, la guitare fiévreuse secoue notre torpeur, en finesse. Les mots, eux, sont mille fois plus percutants que les discours nombrilistes, convenus, ou démagos trop souvent entendus dans le prétendu rock français. Comme ce qui est rare, Utopilule ne se consomme pas d'une oreille. De même, il ne se consume pas sans laisser de traces.

 

Jean-Michel Marchand

PANDA BEAR (Domino)

MEETS THE GRIM REAPER

 

Orfèvre génial du rock de ce XXIe siècle, tête pensante de l'incomparable Animal Collective, Noah Lennox livre son cinquième album personnel. Toujours sous le patronyme de Panda Bear. Un Panda Bear qui a décidé de « répondre à la Grande Faucheuse » et nous donner à méditer autour d'un disque entier, sans le moindre coup de mou, brassant avec intuition tout ce que les musiques d'aujourd'hui peuvent offrir de meilleur. Entre boucles groovy, électro-folk et funk psychédélique pour résumer. Un album très profond donc. Noah a non seulement gagné en maturité musicale mais également dans le choix des thèmes abordés. La mort de son père, entre autres, a radicalement bouleversé sa façon d'aborder la vie. Conscient, dit-il, d'être déjà, à 36 ans seulement, en train de scruter sa propre pente descendante. Du canon d'ouverture tout en légèreté (Sequential Circuits), jusqu'aux tourbillons magnétiques d'Acid Wash, en passant par des cadences enlevées (Butcher Baker Candlestick Maker, Boys Latin), Panda Bear Meets the Reaper Grim prend aux tripes sur des plages plus dépouillées, là où l'on attendait moins Noah Lennox (les sublimes Tropic Of Cancer et Lonely Wanderer). D'ores et déjà l'un des grands albums de l'année.

 

Jean-Michel Marchand

 

THE WAR ON DRUGS (Secretly Canadian)

LOST IN THE DREAM

 

Sensation étrange à la première écoute de ce troisième album du barde philadelphian Adam Granduciel. Piano, pedal-steel et couplets enlevés façon Tom Petty ou Bruce Springsteen : on navigue bien en plein Americana, mais… Mais, il y a ces guitares aériennes et volubiles, ce saxo - très eighties - et puis cette rythmique tout droit sortie des plus beaux morceaux de krautrock (Can, Neu!). Etrange donc, mais magnétique. Au point de faire tourner l'objet en boucle ou presque depuis plus de trois mois maintenant. Les intonations de Granduciel nous renvoient à celles d'un autre grand « désespéré enjoué » (sic), l'Ecossais Mike Scott (oui, celui des Waterboys). On craignait pour l'évolution du groupe après le départ de Kurt Vile. Nous voilà plus que rassurés. Les dix titres de Lost in the Dream dévoilent le nouveau visage de The War on Drugs. Insolite, magique, anormal et miraculeux !

 

Jean-Michel Marchand

UBUNOIR (Debout)

UBUNOIR

 

Faut-il voir dans le patronyme de ce duo électro-ambient un clin d'oeil appuyé aux irrévérencieux Coil, lesquels balançaient il y a toute juste trente ans l'un des plus étonnants albums de l'histoire de la musique moderne (Scatology) et dont le morceau de bravoure s'intitulait Ubu Noir ? Possible, tant ce premier – et déjà fort goûteux – EP (5 titres)  offre à l'auditeur un panoramique de rêve sur les sonorités contemporaines, dans un univers proche de celui de Matt Elliott (Third Eye Foundation). Rien de surprenant lorsqu'on sait que les deux compères ont pour nom David Chalmin (Red Velvet, Dimension X, B For Bang) et Raphaël Séguinier (Nouvelle Vague, Phoebe Killdeer, Chocolate Genius...). Deux garçons qui savent ce qu'éclectisme et exigence veulent dire. Les  guitares et autres machines  - pour paraphraser un album de  Durutti Column – du premier trouvent un écho parfait à travers les percussions malines du second. Jonglant avec finesse entre les styles (électro, pop, folk, post-indus-expérimental…), ce premier essai hautement transformé est rehaussé de six remixes dont un Drop signé Third Eye Foundation - on y revient – et un beau tir groupé d'ex-Nivernais : Avia, Orly et Galaftronik, vieux complices de Raphaël Séguinier qui fit ses premières armes du côté de Nevers avec Polagirl puis Joseph d'Anvers.   

 

Jean-Michel Marchand

FAADA FREDDY (Think Zik)

GOSPEL JOURNEY

 

La chose se présente sous son plus bel apparat… Une belle pochette, une belle photo : un vinyle ?

On tire et on en extirpe une deuxième pochette avec, à nouveau, une belle photo évoquant le strass de la disco, un dandy à la soul allure …  Que nini le vinyle ! Mais un CD 11 titres et un DVD pour donner l’image au son ! Platine, play…  Faada Freddy, l’ancien fondateur du groupe de rap sénégalais Daara J, nous embarque pour une balade musicale radieuse entre soul, gospel et chant wolof, chant slamé, chant rappé, chant religieux avec une voix qui se situe quelque part entre Stevie Wonder et The Persuaders. Les compositions de Faada Freddy sont gorgées de soleil et d’amour et donnent irrésistiblement envie de danser et de gonfler le Chœur de cette Gospel Journey. Un petit détail qui ajoute encore un peu à la générosité de cet opus : aucun instrument n’a été employé pour créer la musique de cet album, seuls des bruits réalisés avec le corps sont présents. Le dernier concert de Faada au Trianon à Paris s’est terminé… dans le métro, c’est dire !!!

 

Jérôme Gaillard

JORI HUHTALA (Fredriksson Music)

Les fidèles du D'Jazz Nevers Festival n'ont sans doute pas manqué le concert donné, en novembre dernier, par le quartet du guitariste américano-finlandais Raoul Björkenheim. Et ils ont certainement remarqué ce jeune homme au cheveu blond et au visage poupin, courbé sur sa contrebasse et dont le style, à la fois sobre et inventif, ne souffre ni de finesse ni de personnalité. Un jeu que l'on retrouve magnifié sur « 5 », le premier album personnel de Jori Huhtala. « 5 » parce que le garçon rassemble à ses côtés quatre complices, tous issus de la génération montante du jazz finlandais. Les huit plages de l'album répandent  l'air vivifiant de Jyväskylä, ville natale de Jori, située au coeur du pays, et balaient en douceur la grande histoire du jazz, obliquant ici vers la pop, là vers les musiques de film, plus loin vers des contrées plus aventureuses. Tout en nuances, ce premier album de Jori Huhtala conjugue le doux et le rugueux, l'ancien et le moderne.

 

Jean-Michel Marchand

LAETITIA SHERIFF (Yotanka/Differ Ant)

PANDEMONIUM, SOLACE AND STARS

 

Ce doit être quelque chose comme le cinquième disque publié par Laetitia Shériff. Sous son nom du moins, car il conviendrait d'ajouter l'excellent On The Roof , brûlot post-krautrock signé Trunks pour qui elle tenait basse et micro. Ce qu'elle fait d'ailleurs habituellement – et bien - dans ses projets personnels. Ce nouvel album confirme l’entreprise entamée il y a une dizaine d'années avec Codification. Entre rock affûté, délesté de tout excès de style, et pop orageuse, n'attendez aucun compromis baratineur : Laetitia Shériff ne sait pas tricher avec la musique ! Pandemonium, Solace and Stars est à la fois intimiste, comme peut l'être le timbre chaud de sa voix, et ténébreux, voire affolant, à l'image du regard noir et inquiet qu'elle dévoile – en mode rafale - sur une pochette où les mains rougies soulevant l'étoffe bleu électrique en disent long, déjà. Comme si le feu du Pandemonium se disputait à l'azur du réconfort (Solace), les yeux tournés vers d'intrigantes étoiles. Dès les premiers accords veloutés de Fellow, on sent bien que ce disque va nous travailler gentiment au corps. Pandemonium… est de ces albums que l'on aime, doucement, un peu plus à chaque écoute, que l'on apprivoise sans se précipiter et dont la grâce naturelle des contrastes finit par ne plus nous lâcher. Bref, à l'opposé des musiques racoleuses, qui font illusion un instant puis disparaissent plus vite encore. Après l'excellent album de Flip Grater, voici assurément l'un des grands disques de rock au féminin - et pas seulement - de l'année. Laetitia Shériff s'y balance entre la fragilité  d'une Fiona Apple et la rugosité d'une Shannon Wright ou d'une Kristin Hersh période Throwing Muses. Illustration parfaite avec To Be Strong, point culminant de l'opus, dont la montée en puissance, soutenue par le violon malin de Carla Pallone (Mansfield Tya), chevauche rondement sur les traces du Crazy Horse millésime Zuma (Danger Bird, Cortez The Killer). Don't shot the Shériff !

           

Jean-Michel Marchand

MADEMOISELLE B (Auto-prod.)

CONSTELLATIONS

 

Entamée en 2006, l'odyssée de Mademoiselle B s'offre enfin - après une poignée de démos plus ou moins confidentielles - une belle incursion en mode « album ». Un vrai. Quarante-cinq minutes enveloppant huit morceaux. Neuf, si l'on compte le petit instrumental caché au bout de (presque) nulle part. Enregistré à Dijon, sous la patte avertie de Robin Mory, Constellations embrasse l'étonnant carnet de voyage écrit depuis huit ans par le groupe articulé autour du duo Fabienne Roux-Olivier Boguet, complices à la scène comme à la ville. De la Terre de Glace au Pays du Soleil Levant, en passant par les plages malouines, tous deux se sont nourris des éléments et des cultures qui collent à leurs personnalités. Des échappées à l'infini, s'élevant parfois de mondes chimériques, comme autant de panoramas sonores qui dessinent une ligne esthétique peu commune, à l'instar de leurs influences (plus ou moins) avouées : Sigur Rós (en tête), Múm, The Notwist, Piano Magic ou Collection d'Arnell Andréa. Depuis leur paisible repaire, tapi au creux de la campagne sud-nivernaise, Fabienne couche les mots, tisse les mélodies de son chant atypique, tandis qu'Olivier planche sur les musiques et cisèle les arrangements. Ça se passe comme ça, chez Mademoiselle B ! Et cet album est à la hauteur de leurs intentions. Sous une production impeccable, il s'ouvre sur un thème électro-planant (Entre Chiens…) qui plante idéalement le décor, avant d'enchaîner – en fondu - sur une suite quasi dansante (...Et Loups). Jusqu'à cette Nuit Ardente - mystérieuse perle pop et ses rythmes galopants - qui referme le ban, Constellations voltige entre dark-pop (avec ce chant venu d'ailleurs, fragile et linéaire) et post-rock, souvent teinté de  romantisme, à l'image de Virginia, porté par la flûte enjouée de Frédéric Marceau (à qui l'on doit également les lignes de basse tout en rondeur) avant d'être soulevé par une impeccable montée en puissance. Quant à l'intrigant Kiki, morceau de bravoure du disque, avec ses choeurs entêtants, il en résume à lui seul la quintessence : celle d'un monde qui vacille sous une pluie de tourments.    

 

Contact : mademoiselleb58@gmail.com

 

Jean-Michel Marchand

 

BONNIE PRINCE BILLY (Domino)

SINGER'S GRAVE - A SEA OF TONGUES

 

Au milieu d'une jungle de projets et de pseudonymes (The Sundowners, Palace Brothers,Palace Music, Palace, Bonnie «Prince» Billy...), il faut être à l'affût pour ne rien manquer de la discographie plus que foisonnante du folk-singer américain Will Oldham (au bas mot une centaine de parutions en un peu plus de vingt ans). Inégale mais  souvent touchante, parfois habitée, et de plus en plus renversante, l’œuvre de l'homme  tourmenté du Kentucky est donc pavée de tours et de détours. Et ce n'est pas ce dernier ouvrage qui va élaguer le labyrinthe pour l'auditeur. En effet, Singer’s Grave - A Sea Of Tongues nous renvoie à Wolfroy Goes To Town, album paru en 2011. En partie toutefois, puisque Will Oldham s'est ici replongé dans six des dix morceaux écrits alors. Retour salutaire : si les climats ne dérogent pas à ce qui fait sa marque de fabrique - une country dégraissée et empreinte de folk mélancolique - Bonnie Prince Billy épice cette fois l'ensemble de façon plutôt relevée. L'album semble du coup bien plus profond que ses récentes productions. Cela tient autant à la variation des instruments - violons et mandolines se greffent habilement au piano, au banjo et à la guitare slide - qu'au chant mieux posé que jamais de Will Oldham. Un chant proche de ses modèles, Gram Parsons et (surtout) Townes Van Zandt, mais  magnifié par de superbes choeurs (Old Match) ou la voix enchanteresse d'Angel Olsen (Quail and dumplings). Si les thèmes récurrents d'Oldham (la mort, la religion) campent inévitablement cet album, celui-ci ne faiblit jamais. Difficile de rester de marbre devant le refrain magnifique et vacillant de Whipped ou de ne pas battre la mesure sur le très tonique Mindlessness. Bonnie Prince Billy n'en a pas fini de nous remuer.                                                  

 

Jean-Michel Marchand

PAIN D'MAÏS (Autoprod. La Tribu des Artistes)

VALSE ET RIS ! latribudesartistes@wanadoo.fr 

 

Construit autour de musiciens rôdés de longue date à la culture cajun (Chère Alice, Trans Bayou Express et surtout l'incomparable Vermenton Plage dont le premier album reste aujourd'hui encore l'un des plus beaux disques du genre jamais gravés en France), Pain d'maïs se place naturellement comme un (tit) fer de lance de la scène hexagonale cajun & zydeco. La force de ce second album du quintette résulte d'un savant dosage entre la tradition – références aux légendaires Balfa, à DL Menard ou Amédée Ardoin – et de belles compositions qui prouvent que cette musique est loin d'être figée et ne saurait être réduite à une vieillerie juste bonne pour animer le bal. Pain d'maïs entraîne le cajun vers d'autres contrées : folk, rock, voire funk. Soutenus par une rythmique subtile (c'est si rare), le mélodéon, le violon et la guitare s'expriment tantôt en douceur, tantôt avec une ferveur communicative et innovante. Dans l'effervescence d'un Sauvage sur le chicot  envoûtant avec ses accents chamaniques, les valses, two-steps et autres ballades originales sont habitées par une inspiration salutaire.

 

Jean-Michel Marchand 

SANDY BULL (Vanguard Records)

VANGUARD VISIONARIES

 

Ce disque n'est pas une nouveauté. Loin s'en faut. Cette compilation Vanguard (datée de 2007) rassemble neuf morceaux enregistrés entre 1964 et 1972 par l'un des musiciens de folk-blues-jazz les plus inspirés de la seconde moitié du XXe siècle. Guitariste exceptionnel, aussi à l'aise avec un oud, un banjo ou une pedal-steel, et pourtant quasi inconnu. La musique de Sandy Bull n'a jamais été mise en lumière, éclipsée dans les années (19)60 par la ferveur du protest-song et la montée en puissance du rock psychédélique, elle souffrait sans doute de l'avant-gardisme de son créateur. Alexander "Sandy" Bull (1941 - 2001) était tellement en avance sur son temps lorsqu'il mêlait sonorités européennes ou orientales au folk et au blues américain. Ainsi, on savourera cet arrangement du Carmina Burana de Carl Orff au banjo à 5 cordes mais aussi cette adaptation de Manhã de Carnaval de Luiz Bonfá, cette longue variation sur Memphis Tennessee de Chuck Berry, ou encore des compositions dérivées des œuvres de JS Bach et Roebuck Staples. Le finger-picking de Sandy Bull a souvent été comparé à celui de John Fahey et à celui d'une autre comète quasi ignorée : Robbie Basho. Cette compilation, parmi la dizaine de disques de Bull, constituera une belle introduction vers l'univers si particulier de ce génie des cordes. Avec, en prime, rien moins que la batterie du grand jazzman Billy Higgins

 

Jean-Michel Marchand

JAMES YORKSTON (Domino)

THE CELLARDYKE RECORDING AND WASSAILING SOCIETY  

 

Pour la construction de son huitième album, l'Ecossais James Yorkston s'est imprégné de Cellardyke, bourgade côtière de ses contrées. Et plus précisément de la très libre communauté d'artistes qui vit dans ce paisible village : un collectif de créateurs affranchis des codes de consommation actuels. Un univers dans lequel les chansons de James Yorkston trouvent parfaitement leur place. Ce disque est sans doute le plus intime, le plus chaleureux et le plus généreux (16 titres) du songwriter. Naviguant à l'écart des embarcations surchargées d'opportunistes, James Yorkston évoque paisiblement quelques thèmes essentiels : le retour aux sources, l'amitié, le partage. Produit par Alexis Taylor (Hot Chip), l'album est à la fois très profond sans être pesant. Les participations de KT Tunstall, The Pictish Trail, Emma Smith & Jon Thorne ou encore Fimber Bravo éclairent les chansons de Yorkston. Et un somptueux « The Blues you Sang » en tête. 

 

Jean-Michel Marchand

HAMILTON LEITHAUSER (Ribbon Music/domino)

BLACK HOURS

 

Après avoir régalé nos oreilles de sept superbes albums de rock indé US – avec une touche folk -  les New-Yorkais The Walkmen auraient appuyé sur la touche « pause longue ». Hamilton Leithauser, leur charismatique chanteur, n’a pas chômé pour nous présenter son premier ouvrage solo : Black Hours, un disque aussi sombre et introspectif que magnétique. D’entrée, 5AM installe une chape bouleversante. Dans une atmosphère à la fois désespérée et cynique, une voix déchirée, sobrement soutenue par un piano et des cordes, interroge : "Vous vous demandez pourquoi je chante ces chansons d'amour alors que je n'ai pas d'amour du tout ? " Un air plus enjoué prend le relais de ces 40 minutes noires, mais l’insolente noirceur des thèmes abordés ne quittera pas une seule des dix plages de l’album et notamment Self-Pity, I Retired ou I Don’t Need Anyone. Flanqué d’invités de marque - Rostam Batmanglij (Vampire Week-end), Morgan Henderson (Fleet Foxes), Amber Coffman (Dirty Projectors) et Richard Swift (The Shins) – Black Hours ne souffre aucunement des variations de style. Cela en fait même une force supplémentaire. Le disque d’un très grand chanteur. Mystérieux et captivant. 

 

 

Jean-Michel Marchand

COLIN CHLOE (Hasta Luego Recording)

AU CIEL

 

Confronter la chanson française de haute volée à une version aiguisée du rock est un exercice plus que délicat. Souvent balourd, parfois honorable, le résultat est rarement transcendant. Parmi les modèles d'un genre exigeant, on se risquera - très subjectivement, of course ! - à citer quelques modèles : Ferré (période  Zoo), Manset (tant pis pour les arrangements), Thiéfaine, Jean-Pierre Huser, Murat, Miossec, Richard Gilly, Rodolphe Burger, Dominique A, Marcel Kanche, La Maison Tellier, Joseph d'Anvers, Bertrand Belin... Et Bashung, évidemment, dont Colin Chloé partage le timbre voluptueux. Avec ce second album, le Brestois rejoint la cour des grands : il faut le crier haut et fort ! Produit par un Bruno Green décidemment en grande forme, Au Ciel est bâti sur un rock mordant, profond et aux sonorités très chaudes. On se demande même par instants si le matériel du Crazy Horse, celui de Neil Young et non du cabaret parisien, n'a pas échoué à Rennes, Studio Cocoon plus précisément. La comparaison n'est pas volée : Colin Chloé (guitares, claviers, chant), Pascal Humbert (basse) - oui, celui de Détroit, l'ancien 16 Horsepower - et Yves-André Lefeuvre (batterie) maîtrisent un style rarement (jamais ?) atteint de ce côté-ci de l'Atlantique. Hymnes éperdus aux éléments, les chansons émettent des signaux de détresse dans une précision poétique inhabituelle. Où le céleste scrute avec effroi le terrestre. Et la déraison des terriens. De l'intro, splendide ode à la quiétude paysanne d'un autre temps (Dans La Vallée), à la pièce finale et maîtresse (Au Ciel) qui nous conduit vers les ténèbres dans un maelstrom évoquant La Route, l'inégalable roman de Cormac McCarthy, ce disque résonne comme un avertissement lucide et pressant. Colin Chloé n'est pas le Faux prophète de l'Apocalypse, il est l'Homme qui aime la Terre. Mais qui prévient : "Montés au Ciel, on laissera la Terre à ceux qui la méritent. Au-dessus des champs mangés par la Mer... / Alors, on laissera la Terre au Vent qui nous invite."

 

Jean-Michel Marchand

PIERRE LUZY (Music Unit)

CHICAGO EXTENDED PLAY WITH  ANGELS AND DEMONS

 

Avec Pierre Luzy, pas de mauvaises surprises : le jeune homme est méticuleux, exigeant, curieux. Puriste aussi. Du moins quand il s’agit de musique. On avait découvert le Neversois tenant les baguettes chez Moss – un délice de pop à cordes, façon Nits – avant de le retrouver dans un mystérieux projet jazz-ambient solo (Etlanuit) puis dans l’entreprise pop-rock franco-belge Van den Love et plus récemment au sein du relevé mais hélas éphémère Kinski Elevator. Toujours en quête d’exploration, l’esprit percutant – sur les touches de ses claviers comme sur ses fûts – Pierre Luzy revient des Etats-Unis un petit bijou dans ses valises. Un disque court (25’), évidemment décliné en vinyle, composé en solo et entièrement produit sur bandes analogiques. A Chicago, dans le studio de Steve Albini. Oui, Albini, le producteur de légende (Pixies, Nirvana, PJ Harvey, Mogwai, Neurosis, Godspeed You !, les Thugs…) s’il vous plait ! Deux plages instrumentales, nappées de chœurs éthérés, et bercées par un souffle post-rock sous le ciel contrasté d’une sorte d’électro- jazz atmosphérique. Si Olivier Messiaen et Keith Jarrett campent en permanence l’humeur de Pierre Luzy, on pense davantage ici à Gastr Del Sol (période Camoufleur), Boards of Canada et même au Sébastien Tellier des grands jours. Un aller-retour Illinois-Michigan ondoyant, comme le suggère la séduisante pochette où entre deux tatouages, la peau brune de la belle Christina laisse poindre une chair de poule très communicative.

Sortie 12 mai 2014.

 

Jean-Michel Marchand

FUMBLE (autoprod.)

READY

 

Savoureuse découverte que ce « 3 titres » du quatuor parisien Fumble. De toute évidence figure de proue du groupe, Melody Linhart signe paroles et musiques. Elle pose aussi son joli timbre, qui navigue entre Leslie Feist et Regina Spektor, sur des compositions pop parfaitement servies par la qualité des arrangements. Le tout lorgne parfois vers le jazz acoustique et plus ouvertement vers une atmosphère folk qui n’est pas loin de rejoindre quelques références du genre comme Joni Mitchell. Trois morceaux touchants, à la fois empreints de fragilité et de sérénité.

 

contactfumble@gmail.com / fancyblossom.wordpress.com

 

Jean-Michel Marchand

WILL STRATTON (Talitres)

GRAY LODGE WISDOM

 

L’entrée en matière est renversante. Comme le télescopage magique d'un hit west coast 70's avec l’élégance intemporelle du folk romantique. Au point de justifier déjà, à elle seule, l’acquisition du quatrième album de Will Stratton. Mais c'est encore plus poignant côté textes. Les premières paroles de “Gray Lodge Wisdom” (la chanson) plantent le décor : « Pourquoi chanter la mort alors que je suis presque mort ? / Pourquoi chanter la vie alors je suis encore vivant ? ». Ces interrogations font référence aux longs mois du combat mené par le jeune californien contre le cancer. A la voix ambrée de Will répond celle, angélique, de Tamara Linderman (The Weather Station). Sept titres plus loin, le disque se conclut sur " Fate song " (La chanson du destin). Quand, à travers ce "Dieu" intangible, le jeune folk-singer américain remercie le sort, le hasard, "rien"... et tout, finalement. Entre ces deux chansons, une impeccable suite - dont le limpide et pénétrant "Long Live The Hudson River Valley" - où le fingerpicking de ce digne héritier de Bert Jansch ou John Fahey tisse en finesse la toile d'un album plus affirmé encore que ses prédécesseurs. Et plus profond que jamais, évidemment. Pour autant, “Gray Lodge Wisdom” – clin d’œil à Twin Peaks dont Will s’est nourri lors de sa convalescence – n’a rien d’un album sombre. L’artiste le dit lui-même : "C’est très certainement mon album le plus joyeux et le plus positif… Il est imprégné par la chance... le sentiment d’être un miraculé. "

 

Jean-Michel Marchand

LES OGRES DE BARBACK (Irfan, le label)

VOUS M'EMMERDEZ !

 

Ils ont déjà vingt ans de carrière et nous les avons suivis, écoutés et nous avons vieilli avec eux car nous aussi nous avions 20 ans lorsqu’ils ont mis, pour la première fois, les pieds sur scène ! 20 ans et les Ogres n’ont rien lâché de leur ton contestataire et puisqu’on en parle, sachez le, ils vous emmerdent !Les Ogres, sur ce huitième album studio, réaffirment leur vision du monde en clins d’œil, en hommages (à Allain Leprest entre autres…) et en coups de gueule !On y passe en revue : le mariage pour tous, le racisme, l’évasion fiscale, la religion à travers le titre Vous m’emmerdez ! qui n’est pas sans rappeler la verve de Brassens le libertaire.On y rend hommage aux peuples qui souffrent ou qu’on stigmatise avec Murabeho Imana (le génocide rwandais) ou Amarisi Amari, morceau emblématique de la céleste culture Rom (ou Tzigane). On y rappelle ce qu’est la liberté et ce que vaut la vie (Crache, OHM, A Cœur battant, Dos miné, Coups d’poids dans la gueule), la famille et l’amour (Expression de sentiments) en pieds de nez à Ferré (« Avec le temps reste, tout reste »…). Avec Condkoï, on invoque Brassens, Renaud ou plus près de nous NTM. Et on termine cet opus comme on commencé sa route 20 ans plus tôt, avec famille et amis dans une Guinguette des bords de l’Oise. Une famille qui n’a pas besoin d’être du même sang pour partager les mêmes sentiments, une famille au grand cœur qui s’enrichit de Lo’Jo, les Têtes Raides, Csokolom, la fanfare Eyo’nlé…Un bel et généreux album à découvrir en live à l’Oeno Music Festival à Dijon.

 

Jérôme Gaillard

ELYSIAN FIELDS (Vicious Circle)

FOR HOUSE CATS AND SEA FANS

 

Vingt ans déjà que l’élégant duo new-yorkais répand son rock obscur et cérébral. Toujours aussi sensuelle, la musique de Jennifer Charles et Oren Bloedow n’a rien perdu de son magnétisme. Les chansons, aux mélodies perlées, sont servies par les arpèges cosmiques de Bloedow. Le chant de Jennifer - que certains ont peut-être découvert sur l’album de Jean-Louis Murat A Bird on a Poire - est plus subjuguant que jamais. Entre regard intérieur et contemplation, leurs compositions folks scrutent du côté d’un jazz quasi gothique sur ce nouvel album, le neuvième de leur histoire et dont la pochette est illustrée par John Lurie (oui, le Lounge Lizzards et acteur fétiche de Jim Jarmusch).Jean-Michel Marchand

WINTER BY LAKE (Travelling Music )

WOODEN SPIRITS

 

Derrière Winter by Lake se cache un homme : Nicolas Cancel. Multi-instrumentiste inspiré qui, tapi dans son studio parisien, vient de donner naissance à un second album délicat et accompli. Combinant le folk et l’électro, Wooden spirits explore les ambiances feutrées. .. feutrées mais pas moins pénétrantes ! Chacun des neuf titres infiltre doucement l’auditeur un minimum attentionné, attise le rêve et stimule l’inconscient. A la croisée des chemins empruntés par d’autres musiciens à la fois discrets et exigeants comme David Grubbs, Chris Garneau ou Imagho, Winter By Lake étend le champ d’action des combinaisons acoustiques et électroniques. Intimiste mais pavé de finesses, voici un disque qui pourrait bien vous accompagner un long moment. Quand l’électro-acoustique prend tout son sens…

 

Jean-Michel Marchand

TALMUD BEACH (Bone Voyage Records)

TALMUD BEACH

 

Voilà une jolie pépite venue de Finlande ! Depuis une trentaine d’années, porté par le vent émancipateur des 22 Pistepirkko et le cinéma d’Aki Kaurismaki, le rock du pays des mille lacs égraine régulièrement de précieuses petites perles. Citons The Flaming Sideburns, Jimi Tenor, Anssi 8000 & Maria Stereo, Mirel Wagner, Jaakko Eino Kalevi, You/Me ou The Micragirls. Celle-ci se nomme donc Talmud Beach. Ne cherchez pas le discours talmudique, ni les références surf : derrière un patronyme énigmatique, le trio velu glisse sur le blues arctique, emboîtant ainsi le pas – de patineur ! - des incontournables susnommés 22 Pistepirkko. Servi par des arrangements affûtés, Talmud Beach promène son humour bien senti (« J’ai vendu mes cheveux au diable », pour exprimer une calvitie avancée) et son psychédélisme laid-back sur une rythmique syncopée. Quelque part entre J.J. Cale et Neu ! Le chant, fragile et feutré, évoque le timbre de feu Alan Wilson (Canned Heat). Un premier opus enivrant.

 

Jean-Michel Marchand

EMILY JANE WHITE (Talitres)

BLOOD/LINE

 

… l’un des plus beaux disques de l’année, le quatrième album d’une jeune Californienne qui cultive l’art d’écrire des chansons à la fois mystérieuses et touchantes, sombres sans être désespérantes : une sorte de folk gothique sous americana éclairée ! Et l’on pourrait se risquer à situer Emily Jane White quelque part entre Joni Mitchell et Cat Power. C’est chez elle, sur la côte ouest américaine, qu’elle a pris le temps de construire Blood/Lines, album magistral, où la sobriété joue à cache-cache avec les envolées galvanisantes. Bien sûr, les thèmes abordés n’engendrent pas l’hilarité : Emily Jane White dépeint nos traumas et nos faiblesses.  Les fantômes de Charlotte Perkins Gilman et de Sylvia Plath rôdent… Mais la marque de fabrique d’Emily Jane White, à savoir des ballades troublantes et entêtantes, s’envole délicieusement vers des ambiances plus légères, quand un piano inventif prend le relais de la guitare acoustique, quand les harmonies vocales rivalisent d’une finesse rarement égalée... Evidemment, tout au long de ce Blood/Lines, la voix d’Emily nous captive et chaque morceau défile comme autant d’instants privilégiés.

 

Jean-Michel Marchand

LA MAISON TELLIER (At(h)ome)

BEAUTE POUR TOUS

 

Si La Maison Tellier n’a pas encore croisé le chemin de votre platine, dites-vous bien que vous frôlez le sacrilège car depuis Noir Désir aucun groupe de l’hexagone n’avait réussi aussi brillamment à atteindre ce que la bande à Cantat à ancré dans la bible du rock à textes français. Certes, la musique ici se nuance de folk ou de country mais les cordes sont omniprésentes, le ton grave et la poésie ténébreuse !

3 albums en 6 ans dont L’Art de la Fugue (cf. Magma Bourgogne N°62) avant que les 5 frangins se remettent à l’ouvrage et extirpent de leur atelier normand un 4ème opus taillé dans le bois et la pierre, gorgé de sueurs et de larmes, un album où les cuivres rutilants croisent le fer avec l’acier d’Eiffel (L’Exposition Universelle), où le sang des révolutions percute avec dégoût les relents nauséabonds du racisme d’Un bon Français. Dans la joaillerie des Tellier,  (n’oublions pas que nous parlons d’un bijou !), on pleure la France de l’esprit et des mots, la France des traditions et quelle plus belle transmission que celle de l’insoumission !? Les Tellier nous rappellent aux bons souvenirs de cette France rebelle, terre d’asile et de liberté, ils nous emmènent loin de ce pays qui place aujourd’hui sa liberté sous le judas des miradors (Prison d’Eden), de ce pays aveuglé par la consommation exacerbée au détriment du vrai, du vital (Sur un Volcan). Et on pose LA question inlassablement alors que tout autour le monde part en fumée « Dansez, dansez, tout est perdu… ».

Si la chanson engagée n’a plus cours, là bas, dans la brume, sous les carcasses d’une révolution industrielle, s’échappe l’écho d’une conscience citoyenne.

 

Jérôme Gaillard

 

ANNA CALVI (Domino)

ONE BREATH

 

Décidément, l’année musicale 2013 aura été très féminine ! Parmi le flux d’albums remarquables, outre le Blood/Lines d’Emily Jane White, citons : Valerie June (Pushin’ Against A Stone), Agnes Obel (Aventine), Mazzy Star (Seasons Of Your Day), London Grammar (If You Wait), Austra (Olympia), Alela Diane (About Farewell), Mélanie De Biasio (No Deal), Laura Mvula (Sing To The Moon), Boi Akih (Circles In A Square Society), Alex Hepburn (Together Alone) ou encore Ebony Bones (Behold, A Pale Horse). A cette longue liste, on ajoutera le second opus d’Anna Calvi. Navigant entre une sorte de western cold wave et un folk cajoleur, One Breath dévoile en délicatesse – mais sans indolence - une élégance pure et troublante comme le regard saphir et enfiévré de la Londonienne. Pour autant, cet album n’a rien de racoleur. Il faut même multiplier les écoutes pour en mesurer toute la beauté. Entre coups de griffes et caresses, la voix d’Anna Calvi feule ou murmure. Derrière, quand les guitares se font convulsives, elle rejoint PJ Harvey, Nick Cave ou Siouxsie Sioux sur l’autel du rock. Et quand l’orchestration des cordes vient cajoler les arpèges de sa Telecaster, elle n’est pas loin de ses idoles : Jeff Buckley, Edith Piaf ou Maria Callas à laquelle le rayonnant Sing To Me est dédié.  

 

Jean-Michel Marchand

ALEX RATHER-TAYLOR (Autoprod.)

CAREER IN MAGIC

(dispo sur bandcamp.com)

 

En juillet dernier, l’excellent et éclectique festival de La Cour-Denis (à Lormes, dans la Nièvre) offrait au public l’occasion de découvrir Alex Rather-Taylor. Pour ceux qui auraient manqué le rendez-vous, on conseillera d’aller jeter une oreille ou deux – via internet - sur les productions de ce jeune chanteur et multi-instrumentiste californien. Si sa contribution au quatuor surf-garage We Are The Men, à travers  l’album joliment appelé Le Bonheur !, ne manque déjà pas d’intérêt, on trouvera une flopée de bonnes raisons pour défendre son album solo. Et pourtant, l’ouvrage s’ouvre sur deux morceaux plutôt quelconques, limite laborieux : un ska raplapla suivi d’un vague succédané de Lithium, de qui vous savez… En fait, Career In Magic va crescendo et prend son véritable envol depuis la plage 3 avec un May Be Next Year que ne renierait sûrement pas Mc Cartney. L’album enfile ensuite les perles pop, indie rock et folk. L’empreinte des Pixies, et plus précisément celle de Frank Black, se fait sentir, sans être lourde. Celle des Kinks (Dance Ain’t Work), des Fab Four, de Neil Young (Simple) également… Reste deux morceaux de bravoure : le saisissant I Wanted You Back et l’impeccable Low Brow quelque part entre George Harrison et Red House Painters. Il ne manque plus qu’un label solide et donc quelques moyens supplémentaires pour qu’Alex Rather-Taylor éclate à la face du rock. 

 

Jean-Michel Marchand

 

EMILY LOIZEAU (Polydor)

MOTHER & TYGERS

 

Née d’un père français et d’une mère anglaise, la jeune auteure-compositrice poursuit sa route à travers son écriture bilingue et inspirée. Retirée en Ardèche pour créer ce troisième opus, Emily Loizeau a fait le choix de l’isolement afin de mieux se retrouver et les textes comme les mélodies s’en ressentent. En effet, entre ballades et chansons folk, l’artiste met à l’honneur une certaine lenteur emplie de grâce et de finesse. De plus, grâce à une belle mise en valeur des instruments à cordes, les mélodies se montrent à la fois très orchestrales et intimistes. Sentant bon la liberté et les grands espaces, l’album s’apparente à un long plan-séquence cinématographique. Intuitif et instinctif, Mothers & Tygers met magnifiquement en lumière le timbre délicat de la voix de la chanteuse. Au carrefour d’une légèreté apparente et d’un apaisement certain, Emily Loizeau nous fait à nouveau une place au creux de son nid douillet et rassurant.

 

Nicolas Claude

ORCHESTRE FRANCK TORTILLER (label MCO)

 

JANIS THE PEARL...

 

Pearl, c’était son surnom, c’est aussi le titre de son quatrième album …posthume celui-ci! C’est là qu’intervient Franck Tortiller et son goût pour ressusciter les légendes ! Après un tribute to Led Zeppelin, Tortiller et son Orchestre retournent (dans) les années soixante pour faire revivre une femme, une de celle de la bande des 27 ! On y rejoue Pearl  mais avec la voix de Jacques Mahieux, un timbre oscillant entre rocker et crooner mais à chaque fois posé avec maestria…

L’orchestration diffère selon les morceaux avec des solos dignes de Led Zep sur Kozmic Blues ou plutôt façon Hendrix sur If There is one. Bien sûr, la griffe Tortiller est omniprésente et l’OFT s’empare de chaque morceau en les sublimant de ses cuivres, de ses percus, de son vibraphone…

Tous les titres ne sont pas de Janis, aussi en queue de disque retrouvons nous l’excellent Chelsea Hôtel 2, du grand Leonard Cohen : clin d’œil à l’intimité de la dame et à cet hôtel mythique de Manhattan,  autre légende,  illustre lieu ayant vu défiler Jack Kerouac, Tom WaitsPatti Smith  Burroughs, Ginsberg, Sid Vicious, mais aussi Jean-Paul Sartre et bien sûr Buckowski ! Tortiller y a désormais sa chambre…

 

JG

LES OGRES DE BARBACK (Irfan)

LA FABRIQUE A CHANSONS

 

Suite à la sortie de Comment je suis devenu voyageur, les frères et sœurs ont une fois de plus imaginé un spectacle haut en couleurs et créativité. Accompagné d’une quarantaine d’instruments, les Ogres délivrent leurs chansons chargées d’histoire, d’énergie ou d’émotion et qui, en live, se découvrent une nouvelle dimension. Ainsi, de la chanson acoustique (Entre tes saints) au rock électrique (Ni dieu, ni dieue) et des musiques du monde (Petite fleur) aux bootlegs (Le roi des Kongs, N.L.T), le groupe n’en oublie pas de répondre aux attentes du public avec des morceaux plus anciens (Jojo, Solène de Grenoble). Aux cotés du CD, un DVD propose plus de trois heures d’images comprenant le concert et la conception du spectacle : voilà un coffret live qui permet de s’immerger parfaitement dans l’univers appliqué, inventif et poétique de la grande famille des Ogres.

 

Nicolas Claude

BERURIER NOIR (réédition)

Avis à la population !

« La jeunesse emmerde le Front National », je répète, « la jeunesse emmerde le Front National ! ». C’est le cri de guerre de toute une génération qui a repoussé la menace du fascisme (qui, par temps de crise, ressort comme une chasse aux sorcières) en suivant cet apophtegme d’un titre d’un des groupes punk phare de la scène française des années 80.
Au-delà de ces paroles restées heureusement célèbres, les Bérurier Noir, ont marqué au fer rouge leur passage dans l’univers de la musique contestataire et ont ainsi inspiré une scène alternative française florissante qui trouvera son apogée dans les années 80 90. Si certains se lamentent aujourd’hui sur la disparition de groupes engagés alors voici le lot de consolation : les Béru viennent de sortir une réédition de 4 doubles albums et il était temps, car les sillons de nos vieux vinyles commençaient à sérieusement dégorger, on salue donc le retour de Macadam Massacre, Nada, Concerto pour détraqués, Joyeux Merdier, Abracadaboum, Ils veulent nous tuer, Souvent Fauché, toujours Marteau et bien sûr quelques pépites inédites, quelques lives qui te permettront de replonger dans le contexte et dans l’ambiance des concerts punk de l’époque.  
Si ces titres datent  pour la plupart des années 80, ils restent tous tristement d’actualité. Nous citions Porcherie qui a lui seul reprend les thèmes d’une génération dégoutée de ce qui l’entoure : La montée du FN bien sûr, les excès du capitalisme, la torture humaine et animale, la violence religieuse, militaire et policière, citons aussi Il tua son petit frère qui évoque la détresse du chômage, le plongeon dans la picole et la mort, Petit Agité et les problèmes de la banlieue, On a faim et donc la famine du voisin, comme au bout du monde, Et Hop (les fouilles policières…), Pavillon 36 (l’enfer de la psychiatrie) mais au-delà du message, on peut aussi admirer l’écriture, l’efficacité, le rythme mais aussi, et n’en déplaise à mon père chauve, la beauté de certains titres qui m’hérissent le poil sur le crâne comme Laos Cambodge, Scarabée, Nuit Apache…


Pour en savoir plus connectes-toi sur www.archivesdelazonemondiale.fr

JG

Please reload

Chroniques Bouquins

HISTOIRE(S), LES HURLEMENTS D'LEO CHANTENT MANO SOLO (Madame Léo, IRFAN le label, Maison Spectre)

Il y a quelques mois, on vous parlait de ce merveilleux album hommage à Mano Solo commis par les Hurlements d'Léo et la fine fleur de la chanson engagée ou festive. Si le disque nous a parfois bouleversés, ce livre apporte un visage, des figures à ces voix qui reprennent à leur compte les frissons que Mano nous refilait. Un livre donc, mais aussi un disque de 19 titres joués live et enregistrés durant la tournée « Les Hurlements d'Léo chantent Mano Solo ». Un livre comme une galerie de portraits, portraits de famille en noir et blanc. Tout le monde y est, les artistes mais aussi ceux qui ont contribué à faire vivre cette « rencontre du troisième type » et ce projet prolongeant l'œuvre de Mano. Chacun se raconte autour de lui et on comprend l'étendue de son influence.

S'il n'a pas fait de marmots, nous sommes tous un peu ses rejetons !

JG